La divine Amanda raconte son « divin Dali »

La divine Amanda raconte son « divin Dali »

 

Personnage médiatique flamboyant, Amanda Lear, à l’image de son Maître Dali, cache sous le maquillage une femme passionnée, sensible, et lucide sur la vie, l’art et ses contemporains. Victime de sa popularité, et de son physique, nous la connaissons principalement, malgré elle, au travers de sa personnalité extérieure. Aujourd’hui, désireuse de se libérer de la double emprise qu’exerce sur elle sa célébrité, et les propos parfois erronés divulgués sur Salvador Dali, elle s’exprime en toute liberté, jouant la carte du « tout atout cœur ». « Son » Dali », nous touche, nous séduit, et nous passionne. On a écrit sur ce peintre, figure emblématique du mouvement surréaliste, tant de choses sans fondements, qu’Amanda Lear souligne avec humour : « Il suffisait pour certains de le croiser dans un ascenseur pour qu’ils écrivent une biographie sur lui ! »

D’une parole vive, directe et rieuse, elle me raconte sa vie atypique et sa passion de la peinture : un vrai bonheur !

Françoise : Quelle est votre attitude face à la création contemporaine ?

Amanda Lear : Je vais surtout revoir les classiques, je fréquente avec un grand plaisir les musées comme celui de Florence, ou le Prado en Espagne. J’ai eu une grande émotion au Musée de l’Ermitage à Saint- Pétersbourg. J’aime beaucoup les impressionnistes. Si l’art contemporain c’est Picasso, d’accord, par contre Hartung ou même Andy Warhol, n’ont pas de grand intérêt pour moi, à part Bacon. Il habitait en face de chez moi à Londres. De ma fenêtre, je le voyais évoluer en titubant. D’ailleurs Dali l’aimait beaucoup, il le qualifiait de très « british! », il s’exclamait à son propos : « Quel goût exquis ! ». Il pensait qu’il était un excellent « intérior décorator ! ». Il admirait le touché de sa peinture, il appréciait ses nuances, particulièrement ses verts d’eau pastels. En fait, j’aime la tradition de la grande peinture, comme Gauguin, Vuillard ou Bonnard. J’aime avant tout la couleur, la couleur, la couleur ! »

F. :  Quelle influence a eu Dali dans vos choix en peinture ?

A. L. : Avec Dali, j’ai beaucoup étudié l’école américaine comme Malcom Morley*. J’adore l’hyperréalisme et le trompe-l’œil, j’admire la virtuosité en peinture. Mais il faut avouer que Dali a saboté mes idoles ! À cette époque, je suivais aveuglément mon Maître. Ce n’est qu’en étant seule, que j’ai redécouvert toute la peinture que j’aimais. Pourtant, avec lui, j’ai été à une très bonne école. Je le regardais peindre pendant des mois

F. : Vous-même vous peignez. Comment avez-vous commencé ?

A.L. : J’ai fait l’école des Beaux-Arts à Londres. Dali me disait : « Ne me montrez pas votre peinture ! » Il avait un côté provocateur, il pensait : il n’y a jamais eu de femmes peintres ! ». Dix ans après ses déclarations, il m’a dit : « Pour vous calmer, voici une toile blanche, mettez vous dans un coin et peignez ». Et son verdict à été: « Pour une femme c’est pas mal ! ».

F. : Heureusement, il n’a pas réussi à vous décourager !

A.L. : J’aimerais consacrer ma vie à la peinture et en vivre. Mais je suis victime du syndrome de Ludmilla Tchérina. On ne voit que mon personnage de spectacle et on me dit : «  Vous peignez aussi ? » J’aime profondément l’art. D’ailleurs j’ai proposé à de multiples chaînes de télévision de présenter une émission, j’aurais interviewé des artistes, mais à chaque fois j’ai eu la remarque que cela ennuierait les gens ! Si bien que l’on se retrouve avec une pauvreté lamentable de programmes à la télévision !

F. : Dans votre livre, vous voulez démonter la fausse image de Dali?

A.L. : C’est exactement cela. J’ai voulu raconter mon Dali, celui que j’ai côtoyé pendant des années, réhabiliter l’homme véritable, et casser l’image du peintre commercial que certains ont donné de lui, et qui l’appelait « L’Avida dollars ».

Et, c’est en effet ce qu’elle fait, avec humour, honnêteté, lucidité et beaucoup d’amour. Le livre d’Amanda Lear est un vrai plaisir de lecture. On y retrouve tout l’univers des années soixante-dix, sa folie, mais aussi sa semence révolutionnaire de pensées et de créativité qu’elles ont produites quoiqu’on en dise, et dont Salvador Dali est une incarnation et un icône. Elle rencontre Dali en 1965 chez Castel à Paris. Ce n’est pas le coup de foudre ! Pourtant elle s’était intéressée à ses œuvres bien avant. Elle trouve le personnage un peu ridicule dans son comportement : « Comment un aussi grand peintre, pouvait-il se conduire de manière aussi puérile, s’entourer d’imbéciles, être parfaitement infatué ? » Sa première discussion sur la peinture avec Dali est historique ! « Vous faites de la peinture, c’est terrible ! Le pire ce sont les femmes peintres. Les femmes n’ont aucun talent ». On ne peut que la féliciter d’avoir compris tout le génie et la provocation que véhiculait Dali et d’avoir su faire la part des choses. Le premier compliment de Dali envers elle, sera: « Vous avez une très jolie tête de mort ! » Bref, tout présageait une fidèle amitié de quinze ans !

Plus qu’un livre d’anecdotes sur la vie de Dali, le récit d’Amanda Lear raconte tous les détails importants de l’existence du peintre. Ses manies, ses enthousiasmes, ses travers, ses exubérances, mais aussi et surtout, ses goûts en peinture et ses choix, la finesse de son esprit, sa manière de travailler, et tout simplement de vivre. Un être attachant se dégage de ce portrait vibrant et intime. Dali, qui se disait génial, que l’on qualifiait de narcissique à l’extrême, a su lui dire un jour en la voyant triste, avec l’élégance du cœur : « J’aimerais que vous soyez heureuse, je crois bien que vous êtes un archétype ; vous êtes unique. »

C’est en effet ce que l’on ressent, en parcourant cette double biographie. On se sent nostalgique de cette vie où le mot « célébrités », désignait encore des êtres porteurs d’une authentique singularité, empreinte de tous les talents qu’elle exige…

Univers des Arts.

* Malcolm Morley : Né à Londres en 1931, chef de file de l’hyperréalisme américain.

Mon Dali, Amanda Lear, Editeur : Michel LAFON

 

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Entretien avec Pascal Bruckner, ou le point de vue du philosophe sur l’art contemporain.

Entretien avec Pascal Bruckner, ou le point de vue du philosophe sur l’art contemporain.

 

Lire, écouter Pascal Bruckner, c’est marquer un temps de pause dans la frénésie du monde, c’est prendre un peu de recul, c’est se positionner comme lui, légèrement de côté. Interroger ce philosophe et écrivain, c’est aussi souligner la nécessité de prendre de la distance afin de répondre ou de poser les questions sur l’art…

Françoise : Existe t-il une responsabilité du philosophe et si oui, laquelle ?

Pascal Bruckner : Le philosophe a une responsabilité dans ses écrits, il peut transmettre des idées fausses, il doit donc accepter qu’elles soient réfutées par d’autres. Etre responsable, c’est s’engager dans une possibilité d’une erreur que l’on communique et que d’autres ont essayé de contredire. Le personnage qui est mort aujourd’hui, c’est celui du prophète. Quand la philosophie dégénère en prophétie, c’est là quelle devient irresponsable. La responsabilité de la philosophie c’est l’art de reposer les bonnes questions, de redéfinir le débat, autant que dans celui de tenter d’apporter les bonnes réponses…

Françoise. : Vous avez prononcé le mot art…

 P. B.  : Le philosophe est irresponsable dès qu’il pose des dogmes et qu’il ne se soumet pas à l’argumentation. Dans une société démocratique l’argument d’autorité a disparu, il a été remplacé par le débat avec les autres. Il faut garder une position de suspicion vis-à-vis de son propre discours, respecter les opinions adverses. L’intellectuel lui, intervient sur tous les sujets, la Tchétchénie, l’euro etc.

F. : Ce qui m’a mis en éveil dans votre dernier livre « Misère de la postérité » et permis d’établir une relation entre le philosophe et l’art, c’est cette idée de se situer «  à côté » des choses, en marge par rapport à la spirale du progrès matérialiste de notre société…

 P.B. : J’oppose cette notion à l’attitude du rebelle. Le rebelle, c’est celui qui veut affronter de plein fouet le système, alors que l’affronter c’est toujours le servir, car finalement il vous reprend, il vous récupère et tout ce que vous dites contre lui finit par l’alimenter. Je propose l’attitude du déserteur, qui se tient à côté, qui ne se soucie pas de détruire un pouvoir, mais qui essaie d ‘agir hors du champ du pouvoir. On peut appliquer cela à l’artiste, mais c’est plutôt dans son regard qu’il est à côté, que dans ses positions, il porte sur le monde un œil neuf, un œil qui n’est pas embarrassé par toute les stéréotypes, en tous cas c’est ce à quoi il vise. Il y a bien sûr des artistes stéréotypés et l’anticonformisme n’est jamais qu’un stéréotype comme les autres.

F. : Quel est votre point de vue sur l’art contemporain ?

P.B. : J’ai un double rapport de méfiance, je sens l’arnaque, le discours théorique délirant, tout un aspect relève de la fantaisie, mais par ailleurs il y a des tas de créateurs qui me passionnent et en même temps sur l’art contemporain lui-même je pose un point d’interrogation.

F. : Pourquoi ?

P.B. : Tout cela m’a l’air de procéder plus d’un concept que d’une véritable capacité inventivé. Comme si on était dans l’épuisement des post avant-gardes. L’art est souvent récupéré par la publicité, il y a une convergence de tous les arts dans le publicitaire. Ainsi beaucoup de musées, sont plus beaux aujourd’hui que les œuvres dont ils disposent ! Ils ressemblent à des boutiques, il y a là une sorte de confusion, publicité, art, musées, boutiques.

F. :  Quels sont vos goûts artistiques personnels ?

P.B. : J’adore l’art surréaliste et l’hyperréalisme, mais je sais que cela ne suffit pas…

F. : Pourquoi avez-vous ce sentiment de culpabilité ? L’art est encore une terre de liberté…

P.B. : Oui, dans ce domaine, il n’y a pas de dictature du présent…Pour moi, l’art contemporain ce sont les œuvres que j’aime…C’est un tableau du 18ème ou du 20ème, ce n’est pas forcément ce que je vois sous mes yeux aujourd’hui. C’est la même chose en littérature. La littérature n’est pas uniquement ce que l’on lira à la rentrée de septembre. Il faut rendre ses droits à l’inactuel…Ma perception est donc à la fois indulgente et anecdotique. Parfois j’ai des coups de foudre pour des œuvres nouvelles. Mais assister au processus de création, c’est assister aussi à l’accumulation des déchets. Il y a énormément de peintres et de romanciers qui vont disparaître. Nous avons été élevés dans l’idée que le génie était maudit, donc tout ce qui se faisait était entouré d’une sorte de révérence, comme si à tous moments un nouveau Picasso voyait le jour. Notre attitude n’est plus du tout celle des hommes d’il y a un siècle qui avaient des des goûts très définis, qui jugeaient et condamnaient. Nous avons peur de rater le petit maître qui va grandir, et donc on s’extasie systématiquement sur le nouveau et on n’ose plus dire, c’est nul…

F. : C’est le ‘politiquement correct » !

P.B. : Oui, « l’artistiquement correct » !

F. :  Si on n’aime pas l’art contemporain on est décrété réactionnaire ou suspect… Aujourd’hui on peut constater qu’il y a une crise du sens dans l’art, le penseur doit donc se mettre en retrait pour être visionnaire. L’artiste peut-il être un médium ?

P.B. : Pour les grands artistes, certainement. Par leur vision du monde qui s’incarne, mais on a la plupart du temps le sentiment assez pénible du « déjà vu », on n’a pas la sensation de l’original, mais plutôt de copie de copies, c’est l’effet de production de masse probablement. Des centaines d’artistes font la même chose avec des variations infinies, du coup ils vulgarisent un procédé inventé par quelqu’un dont on a oublié le nom et cela dilue la révélation et produit un effet de supermarché. Le plus grand constat est que l’art se rapproche de plus en plus de la marchandise et le choc devient plus rare. La copie dévore l’original.

F. : Dans son rôle de visionnaire, l’artiste et le philosophe se rejoignent-ils quelque part ?

P.B.. : Les matériaux changent, mais l’intuition est la même, par inspiration, l’artiste crée un univers dont le romancier se rapprocherait plus que le penseur.

F. : Le thème de la beauté et de la séduction vous a beaucoup préoccupé, comme dans votre roman « les voleurs de beauté ». Pour vous, y a t-il une beauté, une harmonie?

P. B.  : Il faut opposer la beauté physique à l’esthétisme. L’une est plus fragile, plus éphémère, alors que le tableau perdure. Mais par ailleurs, une bonne œuvre n’est pas toujours belle. IL peut y avoir une œuvre forte et très « laide », elle peut être choquante. Tout art moderne est un défi à la Beauté à l’Harmonie. C’est un art en mouvement qui accompagne notre société, la notion d’équilibre qui existait dans l’art classique a disparu, il est partagé entre la subversion et le reflet du monde. On peut trouver très beau une peinture dont le sujet est effrayant, comme chez Bacon par exemple, seul l’artiste peut transcender la charogne.

F. : « Quelque chose » échappe à l’immédiat…

P.B. : L’art ressemble trop souvent à l’époque, on reste dans le sériel, mais en même temps le chef-d’œuvre a toujours été rare, rétrospectivement on s’en rend compte. La difficulté aujourd’hui est à la fois de garder un esprit ouvert et un esprit critique : ouvert pour ne pas rester son temps, critique pour ne pas le subir et tomber dans le snobisme de l’extase systématique. On est sans cesse tiraillé entre le sarcasme et la lâcheté, mais je ne sais pas si on peut juger une société uniquement sur la qualité de son art, il y a tant de problèmes…

F. :  L’idée est peut-être de stimuler l’art par le sens ?

P.B. : Nous sommes oui peut-être à l’aube d’un nouveau style, à la recherche d’une forme nouvelle. L’art pourrait se renouveler aussi à partir des technologies contemporaines. Mais il y a un autre fait : l’art actuel concerne très peu de gens aujourd‘hui, seulement les acheteurs, les galeristes, une élite…

F. :  Est-ce un problème de notre temps ou simplement un manque de distance ?

P.B. : Plutôt un manque de distance, il faut l’espérer. Il est important de différencier le choc émotif et le choc de la surprise de la mode et de le situer « côté » des choses ne suffit pas, encore faut-il avoir du talent ! La pathologie contemporaine consiste à préférer la théorie sur la peinture à la peinture elle-même, la théorie du roman à l’œuvre. C’est l’héritage des années soixante-dix, c’est le piège à gogos qui conduit à une théorisation extrême comme dans la musique contemporaine.

F. :  Il suffirait pour se faire une idée équilibrée d’accorder sa confiance à l’émotion, d’être touchés ?

P.B. : Oui, soyons touché !

F. :  Seriez-vous tenté par l’écriture d’un traité d’esthétisme ?

P.B. : Non, je ne suis pas compétent en la matière, j’en reste à la beauté physique !

F. : Nous manquons de références nouvelles en terme de pensées artistiques, se pencher sur le sujet du sensible peut être urgent ?

 P.B. : Je m’y penche tout de suite !

Même si Pascal Bruckner reprend sa position favorite de recul en souriant et retourne à ses pensées de philosophe, cette aparté en pays d’art souligne les liens riches et indispensables possibles entre l’esprit et l’art, avec comme dénominateurs communs, le sensible et l’émotion et surtout cette attitude ni rebelle ni rebelle comme la meilleure place face au feu ou face à l’amour : trop près on brûle, trop loin on est glacé…

Merci Monsieur le philosophe.

Univers des Arts.

A lire de Pascal Bruckner : Misère de la prospérité : la religion marchande et ses ennemis aux Editions Grasset.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pierre Arditi, le fils du peintre…

Pierre Arditi, le fils du peintre…

  Pierre Arditi, le fils du peintre…

Parfois on se pose la question fondamentale de l’inné et de l’acquis, on s’interroge sur ce qui motive une vocation, incline les choix d’une existence, façonne une filiation. S’il est des cas qui restent incompréhensibles, au point que certains parents ont le sentiment d’avoir engendré des êtres venus d’une autre planète, parfois pour ne pas dire souvent, la pomme ne tombe pas loin du pommier comme on dit.

Quand on mesure avec quelle aisance, Pierre Arditi pratique son métier d’acteur, avec quel brio il parcourt les chemins arides qu’exige la discipline théâtrale, nous sommes presque soulagés de constater qu’il y a une origine logique à son talent, son père peintre : Georges Arditi. Pourtant, même si ceci n’explique pas toujours cela, il est incontestable que son exemple, entre tableaux et décors de théâtre, a teinté de manière indélébile l’enfance du fils.

 

Françoise Bongard. : A votre avis, en quoi le métier de votre père a-t-il influencé le vôtre et quels sont les souvenirs que vous gardez de votre enfance en sa compagnie ?

Pierre Arditi : Mon père, comme beaucoup d’artistes dans les années 1950, pratiquait sa peinture, mais concevait, parallèlement des décors de théâtre. J’ai donc été très tôt confronté à cette vie artistique qui, à cette époque, était foisonIl a créé des liens avec des personnalités marquantes. Des peintres, des sculpteurs, musiciens, tout cela était très mélangé. Nous avons donc, ma sœur et moi, été très vite plongés dans cet univers de la peinture mais aussi du spectacle.

F. : Vous avez donc toujours connu cette atmosphère artistique…

P.A. : Nous étions petits. À cette époque, mon père peignait de manière figurative, mais ce qui nous intriguait, c’est qu’il y avait toujours dans ces toiles, des portes et des fenêtres, dans des maisons ou des appartements, qui ouvraient sur des paysages imaginaires…

F. : La peinture de votre père possède cette dimension poétique, fondatrice de son univers, qui signe sa particularité…

P.A. : Oui. J’ai appris ainsi à m’échapper de ce qui pouvait constituer un carcan, très jeune déjà, grâce à ses œuvres, je m’évadais dans ma tête par ces portes et ces fenêtres…

F. : Pouviez-vous accéder à son atelier, participer à son travail ?

P.A. : On ne pouvait pas l’approcher de trop près. On regardait, il nous parlait, il nous racontait des choses concernant ses peintures, mais nous n’avions pas l’autorisation de toucher ! Plus tard d’ailleurs, quand mon fils est venu au monde, cela m’a, à la fois amusé et fait bondir de constater que lui avait obtenu le droit de repeindre sur les toiles !

F. : Vous avez donc été plongé dans une atmosphère de créativité permanente…

P.A. : C’était l’atmosphère d’une existence d’artiste, les choses n’étaient pas conformes, les gens rentraient, sortaient, venaient dîner, restaient dormir quelques fois…La maison était une grande roulotte ! On ne nous envoyait pas nous coucher à 8h sous prétexte que l’on avait école le lendemain, nous étions totalement mêlés à cette vie-là…

F. : Sur le plan de sa carrière, votre père à accédé rapidement à une certaine notoriété ?

P.A. : La peinture figurative qu’il a pratiquée pendant les années quarante jusqu’à la fin des années 50, où il a basculé dans le cubisme, se vendait plutôt bien. Il avait une clientèle bourgeoise, mais comme il se comportait en ours et en franc-tireur, dès qu’il se sentait tomber sous l’emprise de riches collectionneurs, il se lançait des défis, tentaient d’autres recherches picturales. Quand on suit le parcours de sa peinture, elle apparaît extraordinairement diversifiée. Si parfois elle se rapproche de celle de  Georges De La Tour ou Balthus dans sa période figurative, il rejoint Meissonier quand il aborde le cubisme. Il a donc évolué au sein de sa propre peinture, ce qui souligne une intense créativité.

F. : Votre père a donc eu cette volonté de ne pas s’enfermer dans un carcan, de se tenir éloigné des influences de la mode, de ne pas succomber à la séduction du succès en cherchant perpétuellement une prise de risque personnelle.

P.A. : Il s’est beaucoup diversifié. Il a par exemple fait des illustrations pour des livres, des bandes dessinées dans des journaux tout en restant tout le temps attaché à son activité de peintre.

F. : Votre père a donc été un exemple, à la fois de liberté et d’intégrité dans ses rapports avec son métier.

P.A. : Oui, totalement, mais par moments, et je le dis avec recul, admiration et tendresse, il s’est quand même ingénié à « casser » des œuvres auxquelles il tenait motivé par le désir de ne pas conserver des toiles qui pouvaient l’enfermer dans un certain confort artistique, et c’est pour cette raison, à, mon sens, qu’il n’a pas la place qu’il mérite aujourd’hui. Mon père a toujours eu peur de tomber dans une routine, de travailler afin de vendre sa production à ces fameux bourgeois collectionneurs…

F. : Tout au long de votre vie vous êtes sans cesse rester en contact avec le milieu de l’art, mais quels ont été vos premières émotions artistique en dehors de votre père ?

P.A. : C’est mon père qui m’a avant tout initié à l’art. J’ai ensuite découvert d’autres artistes, apprécier le quattrocento, les primitifs flamands, certains impressionnistes, Picasso bien, sûr, Matisse. J’ai fait ainsi mon propre chemin. Quand j’ai un peu de temps, j’aime visiter les galeries ; je fréquente moins les grandes expositions. Je pense que c’est dans les galeries que l’on découvre vraiment la peinture, les salons exposent les artistes consacrés.

F. : Vous avez envie d’être séduit, surpris ?

P.A. : Pour connaître les jeunes peintres, et parfois redécouvrir les moins jeunes, parcourir les galeries semble être la meilleure attitude. C’est ainsi que j’ai eu un coup de cœur pour un peintre américain Robert Guinan. Auparavant j’avais été touché par Rothko, Bacon, et ma dernière émotion va à Anselm Kiefer, pour ses structures mais surtout pour sa peinture…

F. : Vous gardez cette ouverture d’esprit qui permet d’accéder à des surprises et qui préserve la capacité d’être ému ?

P.A. : Oui, mais je peux aussi me démarquer du « goût » ambiant, je ne suis pas un suiveur, certaines choses m’indifférent profondément, comme Jeff Koons par exemple. Son chien rose dans les jardins de Versailles ne me touche pas le moins du monde ! Cela ne me dérange pas, mais je peux contester ce travail qui pour moi est plutôt de l’ordre du gadget !

F. : Vous avez intégré la valeur d’un parcours artistique et vous contemplez le monde de l’art avec un regard lucideF. P.A. : L’art épouse ma vie et j’avance dans l’existence en étant prêt à recevoir un certain nombre de choses et à en refuser d’autres en fonction du fait qu’elles ne me touchent pas, tout simplement.

F. : Ce regard agit d’ailleurs sur votre vie d’acteur ; vous êtes amené à faire des choix…

P.A. : Oui, mais pas uniquement. Il y a certaines orientations que je prends parce que je ne peux m’en passer et d’autres qui sont motivées par la nécessité de gagner ma vie, même si je le fais le plus honnêtement du monde. Je sais que ces choix ne révolutionneront pas l’univers du spectacle et que j’aurais pu faire autrement si ma vie matérielle m’en avait laissé la possibilité. Une carrière d’acteur ne peut pas comporter que des chefs-d’œuvre ! Je me partage entre des choix agréables, mais sans plus et d’autres plus ambitieux, plus délicats, que je ne peux pas toujours m’offrir…

F. :  Mais tout cela fait une œuvre…

P.A. : On ne peut pas être Dieu !

Le fils du peintre après avoir témoigné de son admiration pour son père, confirme par son propre parcours de vie cette filiation de l’esprit, cet héritage artistique incontestable qui laisse des traces de talent dans les générations qui se succèdent. Pierre Arditi retourne à son itinéraire d’acteur, conscient que Georges Arditi, le peintre, est toujours un peu là, sur scène, en parti responsable de sa vocation.

 

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Christian Bobin : « La poésie est une douceur violente… »

Christian Bobin : « La poésie est une douceur violente… »

Au cœur d’un bois, dans la discrétion protectrice de la nature, Christian Bobin écrit face aux champs, face au spectacle des saisons qu’il contemple en écoutant leurs murmures et leurs bruissements invisibles. Il entretient avec la vie une relation intime et parvient à capter ses secrets et ses trésors dans un échange privilégié et complice.Cette connivence l’inspire et se faufile en douce dans ses livres. En respirant le souffle subtil des choses simples, vivantes, il se fait leur confident. En poète, il ouvre son regard intérieur, se place au-delà des apparences, devient voyant, et nous raconte ses visions avec des mots qui percent la cécité de notre esprit, nous dévoilant ainsi la lumière du monde.Sa présence bienveillante favorise un échange franc nourri de sa profondeur de pensée et scandée de ses chaleureux éclats de rires. Sa solitude désirée ne l’a jamais coupé des relations humaines, bien au contraire, mais seulement éloigné de l’agitation inutile du monde

F. : Quelles ont été vos premières émotions artistique
Christian Bobin : Un de mes premiers éblouissements, c’est celui de Sanson François jouant le concerto de Ravel pour main gauche. Il y a quelque chose dans l’obscurité grondante de cette musique, qui vient de très loin, sans doute de bien plus loin que Ravel et de l’interprète et qui arrive à l’heure exacte au rendez-vous, chez moi au Creusot, à l’instant où l’adolescent que je suis écoute pour la première fois cette musique. Elle donne du cœur, du courage et c’est ce que l’on peut attendre de meilleur d’une musique. Elle creuse une pensée sur la vie, elle donne à entendre quelque chose qui touche, non pas à l’esthétique, mais à la vie. Dans ce sens, je dirais que l’esthétique n’est rien, qu’elle n’existe pas. Ce qui existe c’est la manière dont un être humain transmet la densité de sa propre expérience de vie à un autre. Cette fraternité-là, c’est la substance de l’art.

F. : L’être humain est donc un véhicule capable de recueillir et d’exprimer une créativité potentielle, déjà présente…
 C.B. : Il est possible que la plus grande partie de cette vie soit invisible et que nous ayons à en devenir des transmetteurs, mais la plupart du temps nous y faisons obstacle. Tournés vers nous-même nous devenons opaques, nous offrons une résistance à quelque chose qui demande juste à passer à travers nous pour aller plus loin et cette vertu d’effacement, avant de la trouver un peu plus tard chez ce que l’on appelle aussi improprement les « saints », je l’ai trouvé chez certains artistes, peintres, écrivains ou musiciens.

F. : Les artistes ont donc le rôle de révéler le monde invisible…Quand vous écrivez, vous avez une complicité privilégiée et très particulière avec les choses visibles, vous avez la capacité d’en dégager l’esprit…
C.B. : Je serais assez enclin à penser que nous sommes tous doués de cette sensibilité-là, mais qu’il est nécessaire que l’on soit réveillé. La vie en société se fait d’autant plus facilement qu’on y est comme absent, c’est une vie de somnambule. On fait d’autant mieux les choses sociales que l’on ne les pense pas, elles se pensent et agissent à notre place et en notre nom. On ne peut naître que de l’effacement et du retrait au monde. Pour cela il suffit parfois d’entendre parler d’autre chose que de ce que l’on vous montre comme nécessaire, inévitable et fatal. Une parole d’un livre d’André d’Hôtel, l’étrangeté d’une peinture de Georges de la Tour, ou d’autres, comme « Le Philosophe » de Rembrandt, qui est comme une fève de lumière dans un gâteau d’ombre, nous racontent autre chose que celles qui ont cours, marchandes et obligées.                 Au fond, un tableau, une musique ou un livre est tout à coup devant nous comme une porte battante que l’on vient de pousser : on a le temps d’entrevoir des bribes furtives avant que cela se referme, pas plus. On n’est pas certain de ce que l’on a vu, on aurait du mal à en rendre compte, mais on ne peut pas en douter, car cela a fait venir un courant d’air, un rafraîchissement soudain dans la pièce, et l’on constate qu’il y a infiniment plus de lumière que tout ce que l’on nous a raconté. Nous venons de l’entrevoir par la porte d’un tableau, par le silence entre deux notes de musique ou par la fenêtre grande ouverte d’un livre ou d’une seule phrase, comme celle d’André d’Hôtel que j’aime beaucoup : « J’entendis soudain une porte claquer au fond du ciel » .

F. :  Vous portez une grande attention au réel…
C.B. :Le paradis, c’est le présent, ce qui nous fait face. Voir cela s’apprend. C’est la vie qui vous taille et vous découpe les yeux avec son petit marteau de sculpteur et ce sont les épreuves qui vous apprennent à voir. Il faut payer pour voir. J’aime beaucoup « La petite châtelaine » de Camille Claudel, il se passe beaucoup de choses dans ses yeux, on peut penser en la voyant qu’elle est l’image parfaite de ce à quoi nous pouvons aspirer. Et si nous laissons la vie faire son travail elle nous donnera ce visage-là, à la fois espérant, presque méfiant, crédule et malgré tout, ouvert. C’est la vie qui est le sculpteur, et nous qui sommes la matière brute Voilà, après un grand détour, je viens de répondre à votre première question. Il n’y a pas d’artiste, c’est la vie qui est le seul artiste et c’est nous qui sommes ses matériaux plus au moins dociles ou réfractaires

F. : Pourtant vous avez une manière particulière de nous transmettre votre vision, et c’est ce regard unique qui fait votre personnalité et votre talent, en sachant vous mettre en harmonie avec ce que vous percevez…et parvenez à transmettre…
C.B. : J’aimerais offrir à la vie la matière la plus docile à sa volonté. C’est comme les galets au bord de l’eau, ils sont de tailles différentes, ils ont en commun d’avoir été usé par la mer, mais certains galets sont plus purs que les autres et cela c’est inexplicable…

F. :  Vous aimez parfois visiter des expositions ?
C.B. : Je suis très embarrassé avec la notion d’art et d’artiste. Est-ce que Jean Sébastien Bach est un artiste ? Sa musique est essentiellement obsessionnelle, son angoisse est si puissante qu’il a inventé génialement une réponse méthodique à cette angoisse, il a fait venir toutes les armées célestes pour y faire face, il faut supposer que le combat est sans fin car sa musique est sans fin, elle est extrêmement apaisante, mais si je pense à lui comme un artiste, ce mot va écraser tout le sentiment que j’en ai. Je pense que chacun fait ce qu’il peut et que le substrat premier c’est l’angoisse, c’est la crainte, le sentiment d’abandon, le sentiment enfantin de devoir traverser un couloir la nuit est partagé par tout le monde, dans tous les pays, depuis toujours. Et ce que l’on appelle l’art, c’est juste une réponse, une manière de siffler dans le noir pour que le cœur ne se décroche pas dans la poitrine, pour que la peur ne vous envahisse pas trop. C’est cela que j’entends dans Jean-Sébastien Bach, mais c’est aussi cela que je peux ressentir devant la surnaturelle joie des papiers découpés de Matisse. Cette œuvre s’arrache à quelque chose de ténébreux. Parfois la lutte est gagnée. Matisse est un des rares soldats de cette guerre-là que chacun mène avec sa propre mélancolie, avec son propre sentiment d’abandon et de détresse, un des rares qui a gagné la bataille que chacun mène avec sa vie…

F. : Il a retrouvé son regard émerveillé d’enfant, vers la fin de sa vie…
C.B : Alors que la maladie lui avait beaucoup pris et que dehors c’était la guerre mondiale, il a gagné la guerre spirituelle qui est bien plus longue et insistante que l’autre. Jean-Sébastien Bach a aussi fait cette percée dans l’ennemie….

F. : Certains poètes vous ont-ils inspiré plus que d’autres ?
C.B. :Deux hommes qui ne sont plus de ce monde, Jean Gros jean et André d’Hôtel, ils ne ressemblent à personne, l’un va dans les terrains vagues et l’autre dans l’évangile de St Jean mais chacun en ramène des fleurs simples qui ont de grandes vertus curatives. Les poètes ce sont les vrais pharmaciens, ils fabriquent des remèdes qui peuvent réveiller un mort. La poésie est une douceur violente, une attention intraitable, un travail qui ne connaît aucune relâche et la chose la plus dure de ce monde contrairement à l’image que l’on peut avoir d’elle. La poésie ne supporte pas l’abstraction, la morale, l’idéologie ou le religieux au sens institutionnel. La vie ou Dieu, qui sont comme des jumeaux qui dorment dans le même lit, ne supportent pas la plus légère imprécision. La poésie c’est une minutie exigeante ; rien n’est plus concret que la beauté et la poésie…

F. : C’est de la broderie, et si un mot n’est pas à sa place…
C.B. : Tout s’écroule…

F. : Dans «  La Dame Blanche », votre dernier roman, vous parlez de « La lumineuse douleur de vivre », et cela exprime bien vos propos et le sens de votre travail. Notre condition humaine oscille sans cesse entre la douceur et la douleur, et c’est par la douleur que l’on exprime les plus belles lumières…
C.B. : Selon Pascal, tout l’art de la pensée et de la vie c’est de trouver la bonne distance. Il donne l’exemple d’un tableau : trop près ou trop loin on ne le voit pas, ou mal. Qu’elle est l’exacte mesure ? La réponse est à chaque fois différente, il n’y a pas de règle…

L’instant est unique et précieux. Christian Bobin évoque son sentiment sur l’art, avec cette attention, cette juste distance et cette subtilité poétique qui le caractérisent. Jamais l’expression « recueillir des propos » n’a résonné aussi fort et eu autant de sens. Le récit de sa « Dame Blanche », la poétesse Emily Dickinson, distille cette même magie, en incarnant un personnage atypique, libre, à la fois fragile, courageuse et talentueuse dans sa manière de vivre, créant son existence à la force d’une foi intérieure et son amour des autres. En racontant cette biographie fusionnelle et spirituelle, Christian Bobin nous parle aussi de lui, tant ils sont jumeaux dans leurs manières de vivre.

Article paru dans « Univers des Arts. »

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’art de Sempé : un paradis pavé de «multiples intentions »

L’art de Sempé : un paradis pavé de «multiples intentions »

S’il existe une attitude «Olympienne», il faut maintenant ajouter à notre vocabulaire, celle de «Sempéienne». En effet, rencontrer J.J. Sempé, c’est approcher une certaine manière de vivre et de regarder le monde. Sans cesse en état d’éveil, il laisse transparaître, à son insu, une élégance mêlée à une timidité attachante. Il se dessine derrière son regard curieux, mobile, des éclats d’intelligence et de gentillesse vraie. Ses gestes précisent sa pensée et soulignent son sentiment d’être un passant un peu dépassé dans ce monde de bruits et de fureurs…

Une inquiétude persistante l’a maintenu éloigné des pièges de cette «satisfaction», redoutable ennemi des créateurs. Il doute; de lui, de sa technique, de sa capacité de réussir encore un dessin… Il semble parcourir sa vie en filigrane, à l’image du trait vibrant et sensible de ses dessins. Il suggère, frôle, respire, hume la réalité des choses et des gens, comme s’il s’excusait de ne pouvoir s’empêcher d’y voir la dérision et l’humour. Car avant tout, c’est ce penchant naturel qui le dépeint le mieux : cette capacité à saisir l’infime détail essentiel qui fait basculer toutes les situations, dans la tendresse des faiblesses si humaines. Son œuvre est une respiration, un souffle d’air pur nécessaire, plus encore, vital. Peut-on imaginer, en effet, nos vies, nos lectures, sans un dessin ou une pensée de Sempé ?… Ah, vous voyez!

Dans Paris où il aime se promener sans fin, on pense souvent à lui, on remarque ça et là des détails, des attitudes qui nous rappellent un de ses dessin ou une légende et la magie opère… C’est le propre des créateurs de nous faire mieux regarder les choses. Le regard vif de Sempé ravive le nôtre avec une délicatesse silencieuse et espiègle, sans heurt, sans colère, sans dureté, juste avec la distance nécessaire…
Un après-midi ensoleillé, j’ai rendez-vous avec ce poète, au jardin du Luxembourg, bien sûr… Il m’accueille d’un grand signe de la main…
Je commence aussitôt à le questionner, je sais qu’il risque de s’échapper a tout moment!

Françoise : Qu’elles sont vos préférences en Art ?
Sempé : J’aime découvrir les choses qui me plaisent au hasard, je me laisse guider par l’émotion. Je n’aime pas particulièrement les grandes manifestations. A mon arrivée à Paris, j’étais jeune, je suis tombé sur un Raoul Dufy et un Fernand Léger, je m’en souviens encore aujourd’hui. J’aime les petites galeries. Un jour, par la vitrine de l’une d’elles, j’ai vu un Marquet, des maisons et des toits de Paris, et cela a été une vraie surprise ! J’aime une grande
quantité de gens, aussi ai-je du mal à fixer ma préférence.

F. : Achetez-vous de temps en temps des œuvres d’art ?
S. : Les choses que j’adore en peinture sont tellement chères que même en travaillant trois vies, je ne pourrai pas me les offrir, en revanche, j’ai acheté beaucoup de dessins .

F. : Quels sont vos sentiments à propos de l’art dit contemporain ou avant-gardiste, comme les tendances du Palais de Tokyo, par exemple ?
S. : Je n’ai pas trop d’idées là-dessus, je suis un peu rétrograde. Je rêve qu’une petite galerie va découvrir un peintre, mais je ne sais plus si c’est encore possible ! Dès l’âge de 16 ans, je me considérais déjà complètement largué; je me sentais en décalage et cela n’a fait que se confirmer au fil du temps. J’avais une certaine lucidité quand j’étais jeune!

F. : Pensez-vous qu’il y a un goût en Art ?
S. : Il y à surtout une culture personnelle…je crois que l’on parle trop… c’est ce dont je me méfie beaucoup, car je me laisse facilement convaincre (et d’ailleurs j’en suis convaincu !) que je suis très en retard. Qu’on me le dise ne me dérange pas, mais je préfère découvrir les choses peu a peu, si tant est que j’en sois capable ! Si j’avais vu «les demoiselles d’Avignon», de ce brave Mr Picasso en son temps, rien ne peut me prouver jamais que j’aurais été ébloui, comme tout le monde est ébloui maintenant!

F. : Vous m’avez demandé un jour si je rêvais…
S. : C’est une maladie chez moi

F. : Une belle maladie !
S. : Je ne pense pas que cela soit une névrose, plutôt un penchant qui ne me facilite pas la vie en société!

F. : Cela facilite peut-être la vie en création ?…
S. : Peut-être…

F. : C’est votre talent de savoir vous évader, et de transmettre la poésie recueillie lors de cette évasion… Vous êtes «monté», à la capitale, de Bordeaux ?
S. : C’était mon rêve…

F. : Avez-vous été dans des écoles de dessin ?
S. : Non. En général, quand je dis la vérité on ne me croit pas. Très jeune j’ai cherché du travail dans n’importe quoi et n’en ai pas trouvé. Alors j’ai essayé quelque chose avec un crayon et un papier et je me suis obstiné. J’ai eu de la chance, ou de la malchance, ou de la chance de ne pas trouver de travail, et j’ai continué à dessiner par nécessité, pour payer ma chambre d’hôtel

F. : Comme quoi la nécessité peut créer une destinée !
S. : Cela serait prétentieux de dire que cela m’a réussi, en restant modeste, bien sûr ! Vous savez, quand on reste enfermé chez soi à dessiner on ne se rend pas compte que l’on est autre chose que cette personne derrière sa table à dessiner… En train d’essayer de faire quelque chose, avec beaucoup de difficultés, on n’en est pas conscient. Je viens de terminer un livre, et maintenant, je suis très angoissé, car je me dis qu’il faut que je continue, pire que ça: suis-je capable de continuer ce en quoi je suis très ordinaire…

F. : La remise en question fait avancer…
S. : Je ne sais pas trop ce que cela veut dire…J’ai des moments d’inconscience!

F. : Vous travaillez de mémoire, sans documents ?
S. : Oui. Même pour un sous-marin, un costume Louis XV…

F. : Vous attaquez un costume Louis XV de mémoire !
S. : Oui, mais je fais n’importe quoi!

F. : Vous aimez beaucoup les vélos !
S. : Je n’en fais plus depuis les fameux couloirs, j’ai trop peur, je ne peux plus me faufiler, ni m’échapper…

F. : Mais vous les observez toujours…
S. : Ah oui. J’ai demandé un jour à un grand physicien, prix Nobel, de m’expliquer comment on tient en équilibre sur un vélo, il a réfléchi et il m’a dit «c’est très compliqué» alors je lui ai dit «tu vois ! Si quand je te demande quelque chose de très simple, c’est très compliqué, comment veux-tu que je m’évertue à essayer de comprendre la fameuse théorie d’Einstein! Que je ne comprendrai jamais… Mais c’est une fascination pour moi l’équilibre…

F. : Et pourtant vos observations sont si justes, comme par exemple, cette jeune femme à vélo qui retient sa robe qui vole, avec sa main…
S. : Je ne l’ai pas vue en fait, enfin je l’ai vue sans la voir. Quand on dessine les choses, on se rend compte que l’on se met à les regarder…je me souviens de cette phrase d’un auteur qui était épinglée dans l’atelier de mon ami Savignac: «contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas l’oeil qui guide la main, mais la main qui guide l’œil». C’est la main qui va vous obliger à regarder les choses. Si vous regardez attentivement mes dessins, vous verrez que c’est bourré d’erreurs… notamment, j’ai fait un livre sur les musiciens et beaucoup d’amis musiciens m’ont fait remarquer que j’avais fait des fautes sur les instruments et particulièrement les anches des saxophones, que je faisais systématiquement à l’envers. Maintenant si je veux en refaire une, je regarde sur mes anciens dessins pour faire le contraire!

F. : Vous ne prenez jamais de croquis sur le vif ?
S. : Non, jamais. Le seul croquis que je n’ai jamais pris c’est pour un panneau d’interdiction de stationner. Je ne savais plus si la bande allait de haut en bas, partait de la gauche ou de la droite.

F. : Vous cherchez avant tout à retranscrire ce qui vous touche.
S. : Oui, c’est essentiellement émotionnel.

F. : Vous avez besoin de la tranquillité de votre appartement pour travailler ?
S. : Je suis d’un tempérament très actif, et pour dessiner il faut rester chez soi, ce qui est très désagréable.

F. : Le sentiment extérieur peut parfois primer sur l’état créatif…Votre manière d’opérer vous maintient en harmonie avec ce qui vous entoure…
S. : J’aimerais bien!

F. : Vous ne négligez pas les bons moments à vivre…
S. : Parfois je suis obligé de m’en priver pour travailler! Je me méfie beaucoup de moi, je sais que quand je sors, il m’est difficile de rentrer!

F. : Être artiste, c’est aussi se mettre en état de participer à tout ce qui se présente à soi…
S. : Toutes les théories s’affrontent, je ne sais pas vraiment, je ne me pose pas beaucoup la question…

F. : Pour rester en état créatif il faut rester ouvert à ce qui se passe dans la réalité ?
S. : Ouvert oui. Mais aussi fermé à beaucoup de choses.

F : Il faut donc une certaine discipline…
S : Je dirai une fuite. Car pour moi la discipline, philosophiquement parlant, est aussi une façon de fuir…

F. : Il faut tenter de rester en équilibre, c’est une manière de vivre,
S. : Chacun à sa manière, les musiciens agissent différemment, j’aurai préféré être musicien!

F. : Êtes-vous amateur de jazz?
S. : Pas seulement; de toutes sortes de musiques.

F. : Vous écoutez de la musique en dessinant ? 
S. : Pas toujours, j’en écoutais beaucoup, maintenant j’ai de plus en plus besoin de silence… Le calme est de plus en plus difficile à trouver…

F. : Vous préférez travailler dans le calme ?
S. : Si je suis honnête, je vous dirai que je ne sais pas. Un jour j’aime le silence, un autre j’ai besoin d’animation, un jour je vis en retrait et puis je décide qu’il faut que je me mélange à l’existence, je ne sais jamais très bien…

F. : C’est peut-être bien de ne pas savoir…
S. : Je ne sais pas si c’est bien de ne pas savoir mais je sais que je ne saurai jamais très bien!

F. : Dans un article, vous avez dit: «Je ne suis pas Michel-Ange, j’ai besoin d’encouragements !»
S. : Oui, mais peut-être que Michel-Ange en avait besoin aussi!

F. : J’ai trouvé cette affirmation très sage car à votre niveau de carrière vous pourriez avoir une certaine tranquillité d’esprit, ce qui n’est pas votre cas.
S. : Vous savez, tout peut s’arrêter très rapidement! Je crois qu’il faut avoir atteint un niveau…On va dire enviable de bêtise, pour
s’imaginer que l’on est quelqu’un ou quelque chose…

F. : Certaines personnes pourraient en prendre de la graine !
S. : Quand on est un humoriste, c’est difficile de se sentir arrivé quelque part. Certaines personnes manquent peut-être particulièrement d’humour.

F. : Quand on capte l’humour dans la vie, il faut aussi l’avoir par rapport à soi-même.
S. : Oui, ce qui n’arrange pas toujours les choses! Mais c’est préférable…

F. : Fréquentez-vous le monde des artistes ?
S. : Non. Je ne vois pas beaucoup de monde, chaque fois que j’ai une décision de cette sorte à prendre, la première idée qui me vient à l’esprit c’est: «Ecoute ! Il vaudrait mieux que tu travailles!». C’est comme cela pour tout ce qui me tente : une ballade, un match de foot; il m’arrive aussi de rester chez moi et de ne rien faire !

F. : Un fond de culpabilité ?
S. : Oui, sans doute, je le sais, mais je n’en suis pas conscient je travaille énormément, pour un résultat qui m’accable. Quand pour mon exposition, j’ai vu tous les dessins que cela représentait, je me suis dit : «tant de travail pour faire un livre !» Alors, je suis affolé car comment faire pour en réussir un autre ?

F. : L’avis de vos confrères est-il important ?
S. : Il n’y a plus beaucoup de dessinateurs humoristes, je regrette beaucoup cette époque, ils m’avaient accueilli si gentiment, je les aimais beaucoup. Les dessinateurs de presse se font rares aujourd’hui, c’est dommage. J’avais quelques copains américains mais ils meurent aussi, cela commence à m’agacer…

F. : Vous menez en parallèle une carrière outre-Atlantique. Vous avez fait de nombreux dessins pour le «New Yorker», journal estimable et estimé, dont de nombreuses couvertures…
(alors, brusquement arrive le moment redouté)…
S. : Vous n’allez pas m’en vouloir, mais j’ai un rendez-vous, je vous avais prévenue, on se revoit bientôt… (sourires, au revoir…)
Et me voilà témoin de ce qu’il vient de m’avouer. Il file! Je me retrouve un peu bête sur ma chaise du jardin du Luxembourg à voir des «petits Sempéiens» partout, frustrée de n’avoir pas pu savourer encore un peu cet échange où la profondeur d’esprit s’ajoute à une malice, douce, subtile… Pour compenser mon insatisfaction, je m’offre un thé à la buvette. Le serveur me demande «et avec votre thé, que prendrez-vous?» Et je m’entends répondre en souriant: «un nuage de Sempé s’il vous plaît!» Pour ce sourire, et pour votre talent, merci beaucoup… Merci monsieur…Vos «multiples intentions» nous vont droit au cœur.

Le livre: «Multiples intentions» de Sempé est paru aux éditions Denoël, (prix: 33,50 €).

Article paru dans “Univers des Arts”

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